La sélection 2006

Robert Barbault

Être à la hauteur de notre destin d'homme

Que signifie « préserver la biodiversité » ?

Robert Barbault : Préserver la vie dans sa variété. Ce concept, né à la conférence de Rio en 1992, sous-tend une nouvelle approche du monde. Il ne s'agit plus de contempler la nature comme un catalogue de millions d'espèces, mais de s'interroger sur la dynamique qui relie ces espèces entre elles pour former un véritable tissu vivant. L'homme est partie intégrante de ce système. La moindre de ses actions a aujourd'hui des conséquences sur l'ensemble d'une planète dont les ressources ne peuvent plus être considérées comme illimitées. La biodiversité est donc un objet d'intérêt aussi bien pour les sociologues, anthropologues, économistes, gestionnaires et élus qui tentent de résoudre des conflits d'intérêts autour de l'utilisation et de la préservation de la nature que pour les seuls biologistes.

Quels enseignements tirer de la nature elle-même?

R. B. : Que pour réussir il faut coopérer ! La vie a réussi en se diversifiant, notamment parce qu'elle a utilisé la coopération entre espèces aussi bien qu'entre individus. Certes, il faut lutter pour vivre et la loi du mangeur/mangé est bien réelle. Mais quand on regarde la dynamique de la diversité du vivant, sur quatre milliards d'années, on s'aperçoit que tous les progrès importants sont nés d'une même stratégie : s'associer à d'autres pour être plus efficaces. Par exemple, dans le règne végétal, c'est l'association durable de trois cellules d'espèces différentes qui, en créant une cellule géante à noyau et parois, a permis l'évolution des plantes. Une véritable révolution ! En inventant l'agriculture et l'élevage, nos ancêtres avaient bien compris que leur survie passait par une coopération avec d'autres espèces vivantes. Sans parler de leur organisation sociale, préalable à cette révolution culturelle.

À l'heure où les discours alarmistes sont à l'honneur, vous suggérez que la crise actuelle de l'environnement pourrait être bénéfique. De quelle manière ?

R. B. : La crise de la biodiversité peut être une véritable chance. Car elle contraint nos sociétés humaines à se réinterroger sur leur avenir : quelles sont nos priorités et nos vraies valeurs. Les naturalistes, dont je fais partie, rejettent l'idée que la nature est là pour rendre service à l'homme et qu'il faut la réduire à des enjeux économiques, même si ces derniers existent bien. L'homme est une espèce qui a réussi et qui, sans en mesurer toutes les conséquences, a envahi la planète. Pour continuer à vivre dans de bonnes conditions, il doit accepter de partager son espace et se pencher sérieusement sur le fonctionnement de la biosphère dont il dépend.

Comment décliner concrètement ces valeurs humanistes ?

R. B. : En appliquant le programme de l'Unesco « l'Homme et la biosphère ». Il s'agit d'une action d'écodéveloppement, au sens propre du terme : choisir et délimiter des territoires dans tous les pays qui le souhaitent, en impliquant toutes les populations humaines concernées, pour mettre en oeuvre un développement durable. Ces projets sont menés en collaboration avec l'ensemble des acteurs de ces territoires, les communautés scientifiques et les gestionnaires des ressources et des biens, que ce soit au Chili, en France ou au Rwanda. C'est l'Unesco qui donne le label universel de « réserve de biosphère ».

Quel est votre vœu le plus cher ?

R. B. : Que chaque être humain se sente solidaire de la nature afin d'être attaché et impliqué dans sa sauvegarde. Plus on tarde à réagir, plus ça va coûter cher : soyons à la hauteur de notre destin d'espèce humaine, ne laissons pas faire la sélection naturelle !

Haut de page

Un éléphant dans un jeu de quilles
Robert Barbault
Éditions du Seuil

« Comme un éléphant dans un jeu de quilles, l'homme bouscule et menace la biodiversité. Par ses interventions multiples et désordonnées, il déplace de précieux équilibres écologiques, précipitant ainsi la disparition de beaucoup d'espèces et sapant le potentiel de ressources biologiques et de services écologiques dont il dépend pour son propre devenir. L'auteur décrit le "développement durable de la vie" - plus de trois milliards d'années de succès - et dévoile ses secrets. Il rappelle les stratégies créatrices du vivant et en particulier un de ses ressorts les plus puissants : la coopération. On s'associe pour mieux se multiplier, pour inventer de nouveaux modes de vie, pour conquérir de nouveaux espaces. L'auteur se penche ensuite sur les causes de la crise d'extinction actuelle et dégage les grandes lignes d'une nouvelle stratégie de sauvegarde des milieux et des espèces - une stratégie qui pourrait s'énoncer ainsi : faisons équipe avec la vie, aujourd'hui et pour les générations à venir. »

Haut de page